"L'offre n'est pas en phase": pourquoi le cinéma n'attire plus le public en salles

“L’offre n’est pas en phase”: pourquoi le cinéma n’attire plus le public en salles

Le public déserte les salles obscures. Et si, en plus du prix trop élevé des séances et de l’omniprésence des plateformes, la qualité des films n’était pas aussi en cause?

Tout se passe comme si le cinéma, du haut de ses 127 ans, était devenu obsolète. Après deux ans de pandémie, les salles n’ont jamais été autant en danger. Désertées par le public, et confrontées au défi climatique en raison de leur consommation énergétique trop élevée, les salles sont aussi visées par Emmanuel Macron, qui proposait début juin de “complètement [les] réinventer” au profit de l’e-sport. Autre signe des temps, le festival de Cannes, en manque d’attractivité, s’est allié à la plateforme TikTok pour séduire un public jeune.

Au même moment, une poignée de blockbusters concentrait la majorité des entrées tandis que le reste de la programmation était projetée dans des salles vides. Une situation d’autant plus alarmante que selon une étude récente du CNC 23% des Français délaissent le cinéma car “peu (ou pas) de films [donnent] envie”.

La perte d’habitude depuis la pandémie est souvent avancée pour expliquer cette désertion, au même titre que les prix élevés des séances, le port du masque qui rebuterait les spectateurs, et la concurrence des plateformes. Moins évoqués, l’argument d’une offre insuffisante permet pourtant de mieux comprendre cette désaffection. Car après deux ans de discours médiatiques sur le plaisir incommensurable de découvrir un film sur un grand écran, force est de constater qu’il en faut plus pour faire revenir le public dans les salles obscures.

“Le cinéma ne cesse de chuter et il faut s’en réjouir”

Le cinéma fait-il réellement moins rêver? Est-il devenu moins bon, supplanté par les séries, désormais considérées comme plus complexes et plus imprévisibles? “Ingmar Bergman disait que ses films n’étaient rien du tout comparés à ceux de Dreyer. Puis est arrivé Woody Allen, qui disait que ses films étaient vraiment nuls, contrairement à ceux de Bergman. Le cinéma ne cesse de chuter et il faut s’en réjouir tout le temps!”, répond avec malice le réalisateur Arnaud Desplechin, qui vient de sortir Frère et sœur.

“Il y a d’autres manières de voir des films, qui ont pris le pas sur l’expérience en salles. Mais je ne pense pas que ça touche au rêve, au rêve de la fiction, au besoin d’être mis dans certains états par l’image, par les histoires qu’on raconte”, assure Marion Cotillard, à l’affiche de Frère et sœur.

Le 7e Art continue en effet de surprendre, mais dans ses marges: animation adulte (Le Sommet des dieux), films d’action indiens (RRR), thrillers coréens, espagnols et iraniens (Decision to Leave, As Bestas, Leila et ses frères). Et si les succès de La Panthère des Neiges (626.722 entrées) et d’Antoinette dans les Cévennes (765.662 entrées) sont réels, ils restent encore bien trop rares.

“Une année un peu faiblarde “

Pour Arnaud Vialle, patron du cinéma Rex à Sarlat (Dordogne), la baisse de qualité est pourtant bien là: “L’offre n’est pas en phase avec ce qu’attendent les spectateurs. Ils ont envie de légèreté. Ils ne veulent pas de films sur des faits de société.” “Je ne vois pas tout et je reconnais qu’il y a rarement un film qui fait envie en ce moment à part le Dupieux [Incroyable mais vrai, NDLR]“, plussoie le critique des Cahiers du Cinéma Vincent Malausa.

“J’ai aussi l’impression que l’on vient de passer une année un peu faiblarde, mais c’est cyclique”, modère le réalisateur Victor Saint Macary (Ami-Ami). “Le cinéma a toujours vécu des années fastes et des années pauvres.” Encore faut-il prendre le temps de dénicher les bons films parmi la multitude des sorties, souligne Simon Riaux, critique à Écran Large et au Cercle: “Chaque année, je n’ai aucun mal à me faire un top 10. Sauf que ce top 10 est composé de films que je vois à Cannes et de petites pépites qui demandent de la curiosité et de la recherche.”

Cette sensation d’une baisse de qualité serait en réalité liée à “un effet de calendrier”, selon certains attachés de presse. Les films les plus intéressants de l’année, le plus souvent sélectionnés à Cannes, sortent au deuxième semestre, tandis que les distributeurs écoulent depuis quelques mois leur stock de films en attente depuis le début de la pandémie (comme L’Homme parfait, une comédie avec Didier Bourdon tournée en 2019, mais sortie le 22 juin dernier).

“Des déperditions de savoir-faire qui sont folles”

Cette impression d’une crise de la création dépasse largement la simple appréciation subjective et préoccupe réellement le secteur. Libération citait avant Cannes les propos d’une productrice inquiète, qui demandait aux journalistes de “ne plus écrire du mal des films, vu que le ciné bat de l’aile, au risque de hâter sa fin”. Jérôme Seydoux, président de Pathé, plaisantait de son côté dans Le Figaro en avril: “En France, il est facile de faire des mauvais films et très difficile d’en faire de bons.”

“Personne n’a envie de faire un mauvais film”, répond Victor Saint Macary. “Tout le monde veut faire quelque chose de qualité. Quand on travaille pendant deux ans sur un film, on se prend tellement d’obstacles que si on n’est pas sincère, on laisse tomber assez vite.” La boutade de Jérôme Seydoux est d’autant plus cruelle que le cinéma français multiplie “depuis trois ans les films complètement fous, comme La Nuit du 12 (en salles le 13 juillet)”, insiste Simon Riaux, qui a constaté à l’inverse “une putrescence du cinéma de divertissement américain”:

“Il y a des déperditions de savoir-faire qui sont folles. Marvel n’a jamais réussi à remplir sa promesse – de la mythologie et du spectacle décomplexé – et le cinéma indien le fait tous les jours! Et aujourd’hui les films d’auteurs sophistiqués ont recours à des recettes tout aussi artificielles que Marvel. Un film comme The Northman, c’est incroyable. Les mecs ont mis plus de 100 millions de dollars dans un truc à la photo grisâtre qui s’adresse à une branche très restreinte de la cinéphilie. Ça n’a aucun sens.”

Les conditions ne sont aussi pas réunies pour fabriquer des chefs d’œuvre intemporels – en particulier en France. Avec des entrées en berne, les budgets sont réduits ​​comme peau de chagrin. Les techniciens sont également indisponibles, car ils travaillent pour les plateformes. Et les stars s’orientent désormais vers le cinéma d’auteur, qui offre la reconnaissance critique et les honneurs des festivals, à défaut d’un succès commercial. “Elles évitent le reste, les films du marché, qui ne marchent plus puisqu’il n’y a plus de marché”, déplore Victor Saint Macary.

“Tu te sens floué”

Selon le producteur Marc Missonnier (8 femmes), le cinéma français vit “un moment de vérité”. Une situation qui débouche sur un phénomène de marketing outrancier pour certains films “pas au niveau”, alerte Vincent Malausa: “Les distributeurs essayent de prendre le rôle que la critique n’a plus, celui d’appâter. Mais survendre ces films ne fait que creuser la rupture.”

“Il y a presque un chantage pour qu’on soutienne certains films difficiles à produire, comme La Nuée, vendu comme une révolution dans le cinéma de genre français alors que c’était un truc naturaliste. Ou L’Été nucléaire, vendu comme un film post-apocalyptique alors que c’est un téléfilm hyper formaté. Ça fausse un peu la jeune génération qui va sur Netflix et préfère aller voir Top Gun. Lorsque tu dépenses 10 euros pour L’Été nucléaire, tu te sens floué”, analyse le critique.

“Les films sont mal vendus à cause de la détresse des distributeurs. Ils sont soit survendus, soit pas assez vendus”, ajoute-t-il encore. “Ogre, sorti au printemps, était beaucoup plus intéressant que La Nuée. Il avait ses chances. C’est un film fantastique très honnête, très bien fichu, mais ils ont décidé de ne pas le vendre et il a été un bide monstre [21.069 entrées, ndlr]. Les gens ne se seraient pas arnaqués en allant voir ça.”

“Une sensation de décalage par rapport à l’époque”

Le problème réside peut-être dans le choix des sujets, glisse Laurent Tirard, réalisateur de grands succès populaires comme Le Petit Nicolas: “J’espère que cette crise va obliger beaucoup de gens, moi y compris, à se poser des questions, à se creuser un peu plus le cerveau pour faire des films plus innovants et mieux écrits”. Le cinéma reste en effet une industrie de l’offre, note Victor Saint Macary, en pleine pré-production de son second long métrage:

“On est conscient que ça ne marche pas et qu’il faut faire très attention à la proposition artistique et donc aux fondations du film et à l’écriture. La pandémie a permis de prendre davantage de temps sur le développement. Peut-être que les projets qui vont sortir vont être mieux construits puisqu’il y aura eu plus de temps pour la réflexion.”

Chacun a sa stratégie pour raviver la flamme. Laurent Tirard fait le pari de la comédie feel good “à l’ancienne” avec Juste Ciel (2023), sur des nonnes qui pour sauver leur monastère se lancent dans une course cycliste sans savoir faire de vélo. Jérôme Seydoux mise sur les superproductions (Les Trois Mousquetaires, Astérix). Marc Missonnier croit enfin en l’horreur à petit budget avec son label Parasomnia, dont l’ambition est de produire “des histoires que le cinéma français ne raconte pas”.

Le cinéma se fabriquant sur un temps long, il y a un écart entre cette volonté de changement et les nouveautés qui sortent, reconnaît Marc Missonnier. “La décision de mise en production des films qui sortent aujourd’hui a été prise il y a deux ou trois ans, peut-être même plus, parce qu’il y a eu la pandémie. Donc, pour certains films, il y a comme une sensation de décalage par rapport à l’époque. Il y a un truc qui ne marche pas.”

Fini de rire

La comédie est la première victime collatérale de cette situation. À l’exception des valeurs sûres (Qu’est-ce qu’on a tous fait au Bon Dieu?, Super-héros malgré lui), et des surprises (Les Bodin’s en Thaïlande, Maison de retraite), plus rien ne marche: 49.142 entrées pour Les Gagnants avec Alban Ivanov et JoeyStarr, 70.029 pour On Sourit pour la Photo avec Jacques Gamblin, 133.673 pour Le Médecin Imaginaire avec Alban Ivanov, 150.593 pour J’Adore ce que vous faites avec Gérard Lanvin.

Alors on danse et Ténor, deux comédies avec Michèle Laroque, ont respectivement réuni 235.303 et 335.319 spectateurs. Coupez! de Michel Hazanavicius, malgré une sélection cannoise, n’a attiré que 259.858 spectateurs. Didier Bourdon tire son épingle du jeu avec Mes très chers enfants (642.557 entrées) et Permis de construire (562.816 entrées). Idem pour Quentin Dupieux: avec déjà 212.184 entrées en deux semaines, Incroyable mais vrai s’apprête à devenir son plus gros succès.

Le public s’est lassé

Ce manque d’intérêt pour la comédie français n’est pas uniquement lié à la pandémie, estime Laurent Tirard: “Il y a quelque chose que l’on sentait venir et qui malheureusement a été accéléré par le Covid. Je m’en suis rendu compte en 2018, à la sortie du Retour du héros. Des films qui auraient dû faire 1 million d’entrées commençaient à faire 700.000 ou 800.000.” Le public s’est lassé: “J’ai l’impression de voir toujours les mêmes concepts.”

“On les mélange toutes et ça les pénalise”, renchérit Jean-Pierre Améris, réalisateur des Folies fermières (163.154 entrées), une des cinq comédies récentes avec Alban Ivanov. “Beaucoup de spectateurs préfèrent attendre quatre mois pour les regarder en VOD.” “Ce sont des films qui sont optionnels, qu’on a envie de voir dans son salon le dimanche soir”, précise Elsa Zylberstein, à l’affiche de Champagne (246.545 entrées).

“Sans mentir, on se demande comment certains de ces films ont pu être financés”, s’enflamme de son côté Stéphane de Groodt, lui aussi dans Champagne. “Il y a vraiment de grosses daubes. Alors, forcément, on décourage les gens! Le cinéma doit faire son introspection et se demander si tous les films valent la peine de sortir en salles. On ne peut plus se permettre d’avoir autant de comédies qu’avant, parce qu’il y en a beaucoup plus aujourd’hui qui vont se prendre le mur.”

“La comédie française ne mourra jamais”

Dans ce contexte, les 2 millions d’entrées de Maison de retraite déconcertent: “Pourquoi ce film en particulier?”, s’interroge Laurent Tirard. “D’autres films qui s’adressaient au public senior sortis à cette époque n’ont pas marché. Quelles sont les leçons à tirer? Pour être honnête, ce sont des choses dont je parle tous les jours avec des gens du cinéma. Et la réponse, c’est qu’on est tous perdu. Je vous le dis honnêtement. On ne sait plus à qui on s’adresse.”

“Il y a clairement une recette qui ne marche plus, mais ça ne veut pas dire que la comédie française est morte”, nuance Marc Missonnier. “J’ai produit l’année dernière un petit film, Opération Portugal. Personne n’y a cru et on a fait 452.143 entrées. Je ne dis pas qu’Opération Portugal est le symbole du renouveau de la comédie française. Je dis simplement que la comédie française ne mourra jamais, parce que c’est dans notre ADN.”

“Ce qui marche, aujourd’hui, c’est quand les gens savent exactement ce qu’ils vont voir et pourquoi ils vont payer”, explique Vincent Malausa. Avis partagé par Fabien Onteniente, le réalisateur de Camping: “Aujourd’hui, il y a un carton rouge à l’insincérité et un laissez-passer pour la sincérité, même maladroite. C’est ce qui s’est passé avec Maison de retraite: Thomas Gilou filme avec le cœur.”

“Le cinéma n’est plus le premier art populaire”

Si le cinéma est loin d’être mort, il est ringardisé par le jeu vidéo, où naissent désormais les grands mouvements esthétiques: “Jurassic World et Marvel, à côté de ce que propose le jeu vidéo, c’est dégueulasse”, s’emporte Simon Riaux. “Le cinéma ne s’en rend pas compte. Il ne voit pas la concurrence énorme des jeux vidéo où il y a des expériences narratives qui n’ont pas d’équivalent dans le cinéma.” Et le critique d’ajouter:

“Le cinéma n’est plus depuis une dizaine d’années le premier art populaire. On n’en parle plus de la même manière. On ne s’engueule plus pour savoir si un film est bien. Il y a soixante ans, même si tu n’étais pas un intello, il fallait avoir vu les films de Jean-Luc Godard. Tout le monde en parlait. Aujourd’hui, il faut avoir joué à Elden Ring. Ne pas y jouer, c’est passer à côté de la grande œuvre de notre temps.”

“Le cinéma est devenu un divertissement individuel – réduit au mieux à la famille nucléaire – et le jeu vidéo est une expérience collective – dans sa pratique comme dans sa manière de le partager.” Pour se renouveler, le cinéma “va devoir s’inspirer des modes narratifs immersifs du jeu vidéo”, préconise le critique, mais “pas uniquement en adaptant des licences”, “en y puisant vraiment des inspirations plastiques”.

Mais Simon Riaux n’est pas dupe: l’art vidéoludique ne sauvera pas le 7e Art de sa crise d’inspiration: “Les rachats récents de grands studios comme Activision Blizzard s’inscrivent dans le prolongement de la logique initiée par Disney. Il n’est pas dit que cinéma et jeu vidéo ne soient pas confrontés au même problème d’ici quelques années.”

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